Le Raphaël de Péronne en Mélantois

Il est toujours surprenant de faire un lien entre un fait, un personnage ou un tableau célèbre dans un simple village du Mélantois. En y prêtant attention, ce patrimoine de proximité peut révéler bien des trésors.

 

C’est le cas pour cette copie d’un célèbre tableau de Raphaël, La Madone de Saint Sixte. De nos jours, cette œuvre est plutôt connue dans une version tronquée, à savoir un choix délibéré des publicitaires, une focalisation sur sa partie inférieure : les deux anges ou putti.

En 2014, lors de ma première visite de l’église, ce furent eux qui attirèrent mon regard, et cela malgré les dégâts que je jugeais alors irrémédiables (depuis la toile a été restaurée) à cette toile présente en l’église Saint Nicolas de Péronne en Mélantois ; ils n’en restaient alors pas moins visibles et immédiatement reconnaissables.

Si ce tableau n’est qu’une copie, le fait que les publicitaires, les fabricants de cartes postales ou de posters aient mis l’accent sur les deux anges, j’y trouve une occasion d’évoquer et de remettre ce tableau dans son contexte et dans sa plénitude.

 

 

Le peintre Raffaello Sanzio (Raphaël) (1483-1520) est l’un des peintres les plus connus de la Renaissance italienne, son œuvre est riche, foisonnante malgré un décès à seulement 37 ans. Il a peint des dizaines de Madones, pourtant celle-ci, sa dernière, subjugua ses contemporains et les amateurs d’art dans les siècles suivants.

Sa qualité était telle que lors de sa vente en 1754 à Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne, celui-ci affecta le peintre Bolonais, Carlo Cesare Giovanni à sa surveillance. Lors de son arrivée à Dresde, où l’œuvre est toujours exposée, le monarque lui-même céda la place de son trône pour mieux la mettre en valeur. Apocryphes ou véridiques, il prononça ces mots : « Place au Grand Raphaël ! ».

 

 

Portrait du Pape Jules II, Raphaël
Portrait du Pape Jules II, Raphaël

L’origine du tableau fut longtemps un sujet de controverse. Certains attribuèrent une commande de de Jules II pour les moines bénédictins du monastère de Saint-Sixte à Plaisance, d’autres penchent plutôt pour « une œuvre de propagande » pour la mise en bière solennelle de Saint Sixte. La toile étant placée sur le cercueil. Il est notable de constater que c’est le Pape Jules II qui prête ses traits1 à Saint Sixte II, pape saint et martyr du IIIe siècle.

La papauté connu cinq papes portant le nom de Sixte : le premier de 115 à 125, le second en 258, le troisième de 432 à 440, le quatrième de 1471 à 1484 et le cinquième et dernier de 1585 à 1590.

 

L’œuvre est datée de 1513-1514, peinte à l’huile sur une toile, elle mesure 265 × 196 cm. Sa mise en scène est plutôt classique, mais possède tout de même quelques éléments novateurs. Raphaël figure une scène après l’ouverture d’un rideau vert, réparti de part et d’autre, d’où émerge juchée sur un nuage une Madone à l’enfant s’avançant vers le spectateur. Elle est entourée par deux saints personnages agenouillés : Sainte Barbe et Saint Sixte. Le Pape regarde la Vierge et l’enfant Jésus, en désignant du doigt le spectateur. Sainte Barbe quant à elle, a le regard tourné vers le bas de la scène. C’est justement à cet endroit, vraisemblablement ajoutés à la toute fin car l’espace a dû sembler trop vide, que Raphaël peignit les deux célèbres anges ou putti. Adossés à une barre d’appui, ils sont méditatifs avec leurs petites ailes où l’on remarque sur celui de gauche un dégradé allant du vert au rouge. Les deux « stars » sont au même niveau que la tiare du Pape, posée là au premier plan sur la gauche.

 

La figuration de cette Madone à l’enfant est exceptionnelle par l’attitude de deux protagonistes. La Madone est vêtue de la manière traditionnelle, robe rouge et manteau bleu. Elle porte amoureusement dans ses bras un Jésus qui comme elle, regarde fixement le spectateur. Pourtant ce qui frappe d’emblée est le regard de l’enfant Jésus, il est dur, comme effrayé. Dans son travail sur les Vierges de Raphaël2, Gruyer écrit ces mots à ce propos : « L’enfant Jésus semble reculer devant le spectacle des hontes humaines (….) (il) lance vers le monde un de ces regards flamboyants et terribles devant lesquels il est dit que tout tremble au ciel, sur la terre et les enfers. (…) les sourcils se froncent, les pupilles se dilatent et la flamme est près d’en sortir ; les yeux, profonds et terribles, disposent de la foudre ; ils la retiennent encore, mais on sent qu’elle pourrait éclater, et l’on tremble (…). » Ainsi faut-il voir ce geste de réconfort maternel, mais aussi le refuge de l’enfant contre la joue de sa mère. Le spectateur est donc mis face à un questionnement personnel ; sa foi est-t-elle assez forte, pure ? Les deux anges sont aussi là pour corroborer les regards interrogatifs de l’enfant Jésus et de la Vierge.

 

Maxime CALIS – Guide-conférencier – Office de Tourisme de Seclin & Environs – Avril 2017.

 

 

1.       Raphaël a peint en 1511-1512 un portrait officiel de Jules II, une œuvre vraiment surprenante de réalisme, le Pape assis a le regard tombant, comme soucieux ou accablé de sa charge.

 

2.       F-A GRUYER – Les Vierges de Raphaël et l’iconographie de la Vierge – Tome 3 – Paris – 1869 – p. 600-601                                                                                                                                                                                                                                 

 


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