Cimetière de Seclin : Les maitres de pension

Sépulture Parent / Garez - cimetière de Seclin Centre
Sépulture Parent / Garez - cimetière de Seclin Centre

Définition de 1732 : « Pension, se dit aussi collectivement des gens que l’on a en pension, de tous ceux qui sont en pension chez quelqu’un, du nombre de ses pensionnaires. (…) On appelle maitre de pension, ceux qui tiennent pension, qui prennent des écoliers en pension (…) »1.

 

 

 

Le cimetière de Seclin possède une tombe assez particulière où sont figurés une plume et un rouleau de papier, symboles de culture pour les deux défunts : Benoit Theodore PARENT et Joseph Adolphe GAREZ, désignés sous le terme de « maitre de pension ». Un portrait de profil est également visible, mais l’œuvre du temps sur la pierre calcaire a fait son temps, le rendant méconnaissable.

 

Ils ne sont nullement les premiers « enseignants » de Seclin2, car déjà en 1618 on trouve dans les comptes du Bureau de Bienfaisance « une certaine somme (qui) a été payée au maître d’école de Seclin pour l’écolage des enfants pauvres ». En 1652, ce maitre porte le nom de Bartholomey et en 1705, celui qui était en poste apprenait « à lire et escrire et les principes de la Foy ». En 1751, une école de filles est dirigée par une certaine Marie Jeanne Petit.

Le premier, mentionné sur sa sépulture comme « prédécesseur » est Benoit Théodore PARENT. Il est né vers 1790 à Béthune de Joseph PARENT et de Hyacinthe HOUIN. Il épouse Lucrèce Philippine Sophie MANIEZ, de six ans sa cadette ; elle est originaire d’un petit village de la vallée de la Sensée : Aubenchel-au-Bac. Ils auront une première fille, Apolline, née le 17 août 1817 à Templeuve. Puis ce sera Alphonse qui ne vivra que deux ans. A partir de 1826, installés à Seclin, ils auront deux fils, Louis Benoit (né le 2 Mai 1826) qui sera clerc de notaire, et deux ans plus tard Adolphe Benoit, un professeur de musique qui décèdera à l’âge de vingt ans.

 

 

 

Benoit PARENT décède à la quarantaine et son poste de « maitre de pension » est repris par Joseph Adolphe GAREZ. Originaire de Douai, il est né en 1805 et l’on note qu’il est déjà présent depuis au moins deux ans, car l’acte de naissance de Adolphe PARENT, le mentionne comme témoin, il est alors « sous maitre de pension ». Chose notable, il va épouser la veuve Lucrèce et ils auront Adolphine en 1832, qui décèdera à l’âge de seize ans, le 10 Avril 1848, puis Hector en 1833 qui lui décèdera peu de jours après sa naissance. Ils sont domiciliés au n°3 Grande Place, ils y vivront ensemble jusqu’au décès de Lucrèce le 9 Juin 1863. Joseph lui survivra dix ans, son décès a lieu le 6 Décembre 1873 au n°3 rue des Clochettes. Joseph était devenu rentier et notable de la commune puisque son nom figure dans les administrateurs de l’Hospice Civil de Seclin.

 

Le plan cadastre de Seclin de 1857 mentionne qu’Adolphe GAREZ, maitre de pension, habite rue du Wetz, possède « maison » « sol, bâtiments, cour » (n°699), « jardin » (n°700). Un autre plan de 1851 donne aussi le nom Garez avec le même ensemble foncier (n°4).

Mais ce qu’il faut remarquer c’est qu’en 1857, il jouxte une propriété communale : « la Maison d’école des garçons » (n°701) qui a un « jardin (n°702). De nos jours, la maison Garez n’existe plus et se trouvait au niveau de l’actuel parking rue Jaurès. « L’école des garçons » non plus, elle sera transformée en Hôtel de Ville suite à la démolition de l’Hôtel échevinal à l’entrée de la rue du Wetz. Cette mairie sera détruite en 1918, aujourd’hui c’est notre Salle des Fêtes. 

 

Le métier de « maitre de pension » dans le contexte éducatif de cette première moitié du XIXe siècle.

 

 

 

En 1849, le Dictionnaire Général d’Administration traite longuement de l’Instruction3. Ce cadre fait suite à la loi Guizot du 28 Juin 1833, premier acte fort de l’instruction en France avant les lois de Ferry de 1881 et 1882.

 

A cette époque, aucune méthode d’enseignement n’est choisie définitivement sur une autre, ainsi on en recense trois :

 

1.       La méthode d’enseignement individuel qui consiste à faire lire, écrire et calculer chaque élève l’un après l’autre, et isolément

 

2.       La méthode d’enseignement simultané qui divise les élèves en différentes classes, suivant leurs forces, et fait suivre à toute une classe à la fois les mêmes exercices

 

3.       La méthode d’enseignement mutuel, qui n’est que la méthode simultané à un plus haut degré et qui, à l’aide des moniteurs (élèves qui transmettent à d’autres élèves plus faibles la leçon qu’ils ont eux-mêmes reçue dans une classe supérieure), et par une habile combinaison de procédés ingénieux, instruit les élèves les uns par les autres, sans que le maître ait besoin d’intervenir autrement que pour diriger les divers mouvements de chaque cercle d’élèves, et pour surveiller l’enseignement des moniteurs.

 

 

 

Article 1er précise que « l’instruction primaire élémentaire comprend nécessairement : l’instruction morale et religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et des mesures ». Plus loin, on note que « dans les lieux où des patois se sont conservés, l’instituteur doit apprendre aux élèves l’usage de la langue française, parlée et écrite ».

 

 

 

Le décret du 16 Septembre 1836 précise « que tout instituteur, quel que soit le degré de son brevet de capacité, peut être autorisé à tenir un pensionnat primaire » ; deux mois plus tard, on ajoute que ce poste est autant pour un instituteur public ou privé et qu’il « suffit de constater si le postulant possède réellement, non seulement l’instruction requise, mais toutes les qualités morales, le caractère, les sentiments, les principes et la considération qui constituent l’aptitude à tenir un pensionnat ».

 

Lorsque l’instituteur présente sa demande obligatoire au Recteur de l’Académie, qui sera elle-même validée par le Conseil Royal, on vérifie également les locaux, tels que les dortoirs, réfectoires, lieux d’aisance, cours de récréation ; on y précise même que l’on ne doit pas « perdre de vue que les lits doivent être éloignés au moins un mètre l’un de l’autre ».

 

Un maitre de pension (Paul Gavarni)
Un maitre de pension (Paul Gavarni)

Pour le secondaire, le maître de pension était limité dans la transmission de son savoir puisque l’on précise « que les pensions placées dans les villes où il n’y a pas de collège ne peuvent élever l’enseignement au-dessus des classes de grammaire et des éléments de l’arithmétique et de la géométrie inclusivement. Dans les villes où il y a un collège, les élèves sont conduits aux classes par un maître ». Le décret du 7 août 1838 complète cette information : « Un maître de pension ne peut délivrer aux élèves de son établissement des certificats d’études valables pour subir les épreuves du baccalauréat, les maîtres de pension, d’après les règlements qui les régissent ainsi que leurs programmes, ne pouvant comprendre dans leur enseignement ni la rhétorique, ni la philosophie ».

 

 

 

Aux yeux de certains de leurs contemporains4, le métier de maitre de pension est décrié.

Un texte de Elias Regnault (1801-1868) en dresse un portrait peu flatteur : « un asile ouvert à la faiblesse des parents qui redoutent pour leur fils la discipline du collège (…). C’est l’hospice des infirmités intellectuelles et morales de toute une famille (…). De pareils malades veulent un charlatan : le maitre de pension doit l’être en dépit de sa conscience. On lui amène un enfant à redresser, et on plie l’enfant en sens contraire (…). Pour le maitre de pension, tromper, c’est vivre ; ne pas tromper, c’est mourir (…) ».

Plus loin, l’auteur désigne clairement « la cause » de cette situation : « L’éducation est un fait social tellement sérieux, qu’on ne saurait assez déplorer de voir l’avenir des générations abandonné comme un jouet aux caprices d’une faible femme. (….) Un enfant est un meuble qu’elles parent, qu’elles arrangent, qu’elles décorent pour s’admirer dans leurs œuvres ; c’est tantôt une idole, tantôt un esclave : elles croient encore jouer à la poupée. On comprend qu’avec ces manies qu’elles appellent des principes elles n’envoient pas leurs fils au collège ; mais on comprend aussi qu’elle suite de dégoûts elles préparent au maitre de pension. » On appréciera la misogynie de M. Regnault.

Quel enseignement était donc pratiqué à Seclin dans le pensionnat de Messieurs Parent et Garez ?

 

Faute d’élément à ce propos, on ne peut rien affirmer, mais notons que Seclin est alors une ville parsemée de petites usines, de manufactures et que vraisemblablement ils aient pu s’en tenir à l'ordonnance royale du 26 mars 1829 :  « Tout chef d'institution ou maître de pension pour adjoindre à l'enseignement ordinaire le genre d'instruction qui convient plus particulièrement aux professions industrielles et manufacturières. Il pourra aussi se borner à cette dernière espèce d'enseignement. Les élèves qui suivront les cours spécialement destinés aux professions industrielles et manufacturières seront dispensés de suivre les classes des collèges, soit royaux, soit communaux5».

Dans ses relations personnelles et privées, Joseph GAREZ avait comme « ami » le filateur Henri Philippe Claeys6, puisque son nom apparait comme tel dans son acte de décès et celui de son épouse dix ans plus tôt. Cette longue amitié s’expliquant peut être par l’instruction de celui-ci envers ses jeunes ouvriers, mais rien n’est moins sûr car Seclin reste une petite ville, les deux hommes y sont des notables. L’annuaire de 1832 pourtant détaillé sur les pensions de la région reste muet sur celui de Seclin. Enfin, la première loi encadrant le travail des enfants datant de 1841 est longtemps restée sans effet.

Il faut attendre la loi du 19 Mai 1874 pour qu’une loi établisse et régisse enfin l’emploi des enfants et filles mineures dans l’industrie. Celle-ci précise que ceux-ci ne peuvent y travailler plus de douze heures qu’à l’âge de douze ans révolus, et s’ils y sont, à partir de dix ans, ce n’est que pour six heures de travail par jour, divisées par un repos. Cette loi mentionnant dans l’article 8 l’importance de l’instruction primaire pour les enfants de moins de 12 ans. A ce propos un procès-verbal du Conseil Général du Nord7 signale que « MM. les industriels de Seclin, qui se sont réunis pour organiser une école permanente dirigée par un instituteur primaire. Cette école est ouverte 8 heures par jour ; les industriels y envoient toutes les deux heures un quart de leurs enfants ; de cette façon ils obéissent au voeu de la loi sans désorganiser le travail de leurs ateliers".

 

M. Maxime CALIS – Guide-conférencier – Office de Tourisme de Seclin & Environs – Février 2017


Sources documentaires :

 

1.        Dictionnaire Universel François et Latin – Tome 4 – Paris – 1732 – p. 702

2.        Eugène Hippolyte M.T. Fontaine de Resbecq (comte de.) - Histoire de l'enseignement primaire avant 1789 dans les communes qui ont formé le département du Nord – 1878 – p. 258-59

3.        Dictionnaire Général d’Administration – Paris – 1849 – Article Instruction p. 1123 à 1196

4.        Les Français par eux-mêmes – REGNAULT Elias, « Le maître de pension » – Vol. 2 – 1861.

5.        Annuaire statistique du Nord – Lille – 1832 – p. 217

6.        Henri CLAEYS est le fils de Henri-Joseph Claeys qui fut maire de 1813 à 1830, mais aussi filateur et fondateur de cette usine qui se situait là où aujourd’hui s’ouvre le Boulevard Hentgès à côté de la Poste et qui devint après 1877 l’école Jules Ferry jusqu’à la 2e Guerre Mondiale. On notera que la tombe de Garez fait le dos à la chapelle familiale des Claeys.

7.        Séance du jeudi 22 Août 1878 – Procès-verbaux et délibérations du Conseil Général du Nord.

 

Écrire commentaire

Commentaires : 0