Seclin au temps des filatures : Les chambres d'allaitement

Chambre d'allaitement mise en place à la filature Duriez à Seclin.
Chambre d'allaitement mise en place à la filature Duriez à Seclin.

 

Définition : « La chambre d’allaitement est une salle spéciale installée dans une usine ou un magasin pour permettre aux mères qui travaillent d’allaiter leurs enfants sous la surveillance d’un médecin de l’établissement »

La Pédiatrie Pratique – n°338 – 5 Mai 1920 – Chambres d’allaitement par MM. P Nobécourt et G. Schreiber

 

La première crèche de ce type est créée en 1846 par la fabrique de brosses Dupont et Cie à Beauvais (Oise). Dans la région, on note celle du Familistère de Guise (Aisne) en 1865 et celle de la filature Thiriez à Loos (Nord).

 

A Seclin, ce seront les filatures Duriez, Guillemaud, Drieux, Desurmont et Wargny qui offriront un local aux mères ayant un enfant en bas âge.

 

Avant la Première Guerre Mondiale, les chambres d’allaitement ou crèches sont des exceptions dans les entreprises. En 1913, R. Felhoen n’en recense qu’une vingtaine dans les manufactures d’Etat et une cinquantaine dans le département du Nord1.

 

JC Chaplain - Famille heureuse, récompense - 1891 - (RMN Grd Palais (Musée Orsay) - Stéphane Marcéhalle)
JC Chaplain - Famille heureuse, récompense - 1891 - (RMN Grd Palais (Musée Orsay) - Stéphane Marcéhalle)

Dans le canton de Seclin, on relève un taux de mortalité infantile (de zéro à un an) de 192.40 sur 1000 naissances entre 1897 et 1902. Ce terrible chiffre peut être mis en comparaison avec ceux du Pas-de-Calais où l’on n’en recense au maximum que 181 décès sur 1000 naissances. Le Nord industriel obtenant de très mauvais chiffres puisque Lille, Tourcoing, Roubaix et Armentières affichent des chiffres effroyables : 248.20 décès sur 1000 naissances2, soit des chiffres à peine inférieurs à ceux de la deuxième moitié du XVIIIe siècle (263 pour 1 000).

Cette malédiction d’une forte mortalité infantile dans les cités ouvrières se retrouve dans d’autres rapports ; à chaque fois, l’ouvrière est plus touchée que celle restant à domicile, ainsi l’enfant ayant la chance d’avoir un allaitement maternel aura une probabilité de survie plus élevée. De manière logique, certains, comme le docteur Ausset, un professeur à la Faculté de médecine de Lille, proclament qu’il faut « par tous les moyens, conserver la mère à son foyer ». Pourtant, on fait le constat que les « cruelles nécessités de la vie sociale peuvent l’obliger à quitter le foyer pour aller à l’usine gagner son pain ».

 

Les chambres d’allaitement seront une réponse à ce souci entre l’équilibre sanitaire de l’enfant et le travail des femmes, notamment dans les filatures.

Il existe une importante littérature sur cette question de l’allaitement maternel. De nos jours, cet acte devenu quasiment naturel dans la vie de la jeune mère, pouvait en cette fin de 19e siècle où le nationalisme n’est jamais loin, être vu et entendu comme un ayant une portée nationale. Citons le professeur Budin, créateur des Consultations pour Nourrissons, mais ici à la tribune de l’Académie de Médecine : « Un tel état social, qui ne permet pas à la mère d’allaiter son enfant, est mauvais ; il est mauvais au point de vue moral, il est mauvais au point de vue de l’intérêt général du pays »3. Ou tel autre déclarant : « Qui peut mieux qu’elle sauver et garantir l’enfant, cet être précieux, la chair de sa chair, mais qui est pour nous une indispensable unité, pour la prospérité, la défense et l’indépendance de la Patrie ? »4.

Auchel - Goutte de lait Compagnie des mines de Marles (fronton)
Auchel - Goutte de lait Compagnie des mines de Marles (fronton)

 

Tous s’accordent à œuvrer pour une politique sanitaire et hygiéniste, sorte de la Planning Familial avant l’heure. Les « Gouttes de Lait » apparaissent sous l’impulsion de Léon Dufour. On y lutte contre la mortalité infantile en insistant particulièrement sur la qualité du lait et le choix primordial de l’allaitement. Le fait de donner le sein était souvent et rapidement remplacé par des biberons peu faciles à nettoyer, donc nids à bactéries. Les conséquences de ces biberons sur les nouveaux nés sont souvent terribles. Là encore, une pédagogie « paternaliste » est de mise, on œuvre « pour faire l’éducation de la mère, lui procurer du bon lait, lui apprendre à se servir de ce lait (….) », lui faire comprendre que « (…) ce petit être est encore incapable de bien digérer autre chose que du lait (…) », cela tombant sous le sens puisque Dame Nature a mise «(…) dans le sein de toutes les mères le lait nécessaire à l’alimentation du nouveau-né »5.

Ces « Gouttes de Lait » vont se répandre depuis Fécamp dans toute la France mais aussi à l’étranger (Belgique, Italie, Hongrie, Canada, Espagne etc…). Dans notre région, elles connaîtront un essor plus important dans le Pas-de-Calais. En 1905, les compagnies houillères de Béthune, Liévin, Bruay, Marles, Courrières, Dourges offrent des services de consultations. Des communes comme Harnes, Avion ou Arras font de même. A la même époque, seuls Lille, Roubaix et Tourcoing ont suivis le mouvement.

Médecins et pouvoirs publics vont batailler pour offrir aux femmes-mères et à leurs jeunes enfants un cadre législatif les protégeant. Le Congrès National de Protection du premier âge, du 9 au 11 Mai 1913 à Bordeaux, adopte les vœux suivants :

 

1.       Que la loi sur le repos des femmes en couches, déjà adoptée par le Sénat, soit votée par la Chambre dans les plus brefs délais (loi Strauss)

 

2.       Que tout employeur soit tenu d’annexer à son établissement une chambre d’allaitement s’il emploie plus de cent femmes âgées de plus de 18 ans ; qu’il ne soit tenu de recevoir dans une chambre d’allaitement que les enfants nourris au sein de un à treize mois.

 

La France se trouvant alors en retard par rapport à d’autres pays européens méditerranéens ; ainsi au Portugal, depuis 1891, et en Italie, depuis 1907, une crèche ou une chambre d’allaitement devaient être mise à disposition dans toute entreprise de plus de cinquante femmes.

 

Seuls quelques industriels seront en avance sur leur temps, offrant à leurs ouvrières un lieu où donner le sein.

Dans le département du Nord, la filature Thiriez à Loos sera à la pointe de cette innovation dès 1870. Les ouvrières bénéficiant de nombreux avantages, comme une indemnisation de la caisse d’assistance de l’entreprise ou un arrêt obligatoire de six semaines après l’accouchement. De retour à l’ouvrage, elles ont bien évidemment la possibilité d’accéder à la chambre d’allaitement.

 

Seclin suivra cet exemple au travers de L’Oeuvre de protection des enfants du premier âge inaugurée en 1907.

Ce service se déclinant en trois parties :

 

1.            La Maternité

 

2.            Les consultations de nourrissons

 

3.            Les chambres d’allaitement

 

Seclin va s’appuyer sur la structure hospitalière déjà existante, l’Hôpital Notre-Dame, en l’agrandissant et en la modernisant. C’est l’ère de l’hygiénisme ainsi se crée un pavillon pour la Maternité où sont accueillies les femmes dès leur début de grossesse.

Après leur accouchement, en reprenant le travail, elles bénéficient dans les filatures Desurmont, Drieux, Duriez, Guillemaud et Wargny de chambres d’allaitement. Celles-ci sont chauffées, aérées et disposent de berceaux. Les nourrissons sont gardés par une personne d’expérience. Les ouvrières ont donc la possibilité de venir y déposer leurs enfants et de venir l’allaiter trois à cinq fois par jour. Les résultats d’une telle mesure ne se font pas attendre. Si on dénombrait 58 décès de nourrissons à Seclin entre 1897 et 1906, ce chiffre tombe à 40 entre 1907 et 1911. Dans le rapport d’Elie Decherf en 1913, le cas de la filature Guillemaud démontre que sur les 65 enfants admis, aucun décès ne fut à déplorer et que « tous les patrons (…) ont été unanimes à vanter les heureux résultats donnés par les chambres d’allaitement installées dans leurs usines »6. En 1913, les mesures hygiénistes et les vaccins ont fait tomber nationalement la mortalité infantile à 126 pour 1 000.

Ce système de protection de la petite enfance Seclinoise continue avec les Consultations de Nourrissons qui avaient lieu trois vendredi par mois à la mairie (anciennement rue Jean Jaurès). Les enfants d’au moins deux ans y sont examinés et pesés, les mères bénéficiant en plus de conseils sur l’hygiène. En 1911, on note 832 consultations pour 161 enfants7.

Ainsi si Seclin ne fut pas pionnière dans la création de ces chambres d’allaitement, notre ville et la bonne volonté patronale ont permis de redresser et d’améliorer sensiblement ce bilan lourd et douloureux qu’était la mortalité infantile.

 

Rédaction et mise en page : Maxime CALIS – Guide-Conférencier, Office de Tourisme Seclin & Environs

 

Sources :

1.       R. Felhoen – De l’élevage du nourrisson dont la mère travaille à l’usine – Rapport au Congrès National de la Protection du Premier Âge. Bordeaux, mai 1913.

2.       Alliance d’Hygiène Sociale – Mars 1905 – Puériculture dans le Nord, Rapport de M. Ausset.

3.       Extrait du Congrès de Montpellier – Dr. G. Lemière – Les crèches d’usines et leur rôle contre la mortalité infantile.

4.       Alliance d’Hygiène Sociale – Mars 1905 –  La mutualité infantile – Rapport présenté par M. Paul Foubert.

5.       Id. n°2

6.       Elie Decherf – Etude des crèches industrielles. Rapport au Congrès National de la Protection du Premier Âge. Bordeaux, mai 1913.

7.       La Réforme Sociale – Septième Série – Tome 5 - Janvier-Juin 1913 – Le service de la protection des enfants du premier âge à Seclin (d’après le rapport technique du Docteur Couvreur)

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